J’ai décrypté « ce sacrifice », un court-métrage de Ephraïm Oka

Ephraïm Oka est un vidéaste ivoirien que je suis depuis quelques mois déjà. De ce que j’ai pu voir, il joue sur deux fronts dans l’orientation de ses vidéos. Positionnement par choix stratégiques surement.

Le premier, ce sont les vidéos qui relatent à la perfection le vécu de jeunes ivoiriens drapés dans le langage nouchi. L’originalité est au rendez-vous. Ici, le jeune vidéaste développe des personnages qu’il réunit au sein de la Fabio Gang (Fabio, Abou nêguê, Sydney Canter, Ysmo One Game…), et qui reviennent au fil de ses productions. Le langage est cru, le décor naturel, le ton drôle.

Le second type de vidéos s’inscrit dans un tout autre cadre. Si celles du premier ressemblent plus à de l’improvisation, ici, Ephraïm Oka travaille ses dialogues et ses monologues, surtout. In fine, ce sont des leçons de vie qu’il passe, avec force, puissance et une bonne dose d’émotion.

La vidéo qui a suscité cet article s’inscrit dans la deuxième catégorie. Certains diront « mais naturellement ! » On va dire que vous commencez à me connaitre. Intitulé « ce sacrifice », cette vidéo de 7 minutes met en confrontation deux personnages, ou un seul personnage contre lui-même, ou peut-être encore un personnage contre une autre entité ! Nous sommes de plain-pied dans le décryptage !

La vidéo démarre avec une scène qui montre un individu portant un sac. Est-ce la métaphore de ses rêves ? Devant lui, la route s’étend. La ville aussi. Elle est loin là-bas. L’avenir ? Peut-être. Le personnage hésite à s’engager sur cette énorme route. Dans son immobilisme, un individu vient le dépasser. Mais ce dernier s’engage dans le sens opposé…

La voix OFF situe le cadre. Il s’agit d’une introspection. Nous sommes maintenant dans la tête du personnage. Il se confie à nous, se livre sans retenue. Nous le suivons à présent.

« J’ai rencontré la vieille dame, et on a très longuement discuté. Et au final, je n’ai retenu que l’essentiel ». C’est sur ces deux phrases aux allures de déclaration solennelle qu’il plante le décor. Mais question, c’est qui la vieille dame ?

La scène suivante présente une discussion entre deux personnes. Mais ils se ressemblent étrangement. Des tenues aux traits du visage, tout est similaire. Une chose est certaine au regard de la discussion qu’ils engagent, ils sont familiers. Alors que celui qui est assis sur les escaliers d’une maison visiblement abandonnée affiche une mine de désespoir, l’autre, qui se tient debout, en signe de supériorité ( ?), tente de raisonner le premier. Appelons les « jeune homme 1 » et « jeune homme 2 ».

PHASE 1 : Le conflit avec l’âge adulte

« Jeune homme 1 » est troublé. Il se pose des questions et n’a pas de réponse. Il se sent prisonnier. Prisonnier de « jeune homme 2 ». « Voilà des semaines que tu me maintiens ici. Que tu me prives absolument de tout ». « Jeune Homme 1 » continuera d’énumérer tout ce qu’il subit comme injustice, mais chacun de ses arguments croisera le mur du « futur », brandit par « jeune homme 2 ».

A partir de 5 : 30, la discussion prend de l’élan. L’échange a du rythme. On assiste alors à une succession d’arguments et de contre-arguments ingénieusement ajustés :

  • Jeune homme 1 : Tu me prives de sortie avec mes amis
  • Jeune homme 2 : Il te faut ce temps pour travailler sur tes projets
  • JH 1 : Tu m’empêches de dormir
  • JH 2 : Tu auras tout le temps pour te reposer après
  • JH 1 : Les filles…
  • JH 2 : Elles t’empêcheront d’avancer. Et le pire c’est lorsqu’elles prennent ton cœur. Une déception et tu mettras du temps à t’en remettre !
  • JH 1 : Foutaise, foutaise, foutaise, j’ai besoin de vivre moi aussi. Je suis jeune et je dois en profiter…

La suite de la discussion consistera pour « jeune homme 1 » à essayer de renforcer sa position, si bien qu’il énumère des excès : « m’amuser pendant le plus clair de mon temps », « me saouler la gueule », « pourquoi pas me droguer »… Mais il croisera encore et encore le mur de « jeune homme 2 » qui lui sort une réplique qui pourrait, à mon sens, résumer toute la vidéo « parce-que tu as un rêve ».

Le sort est alors scellé. Les pleurs et les plaintes n’y changeront rien. Le vin est tiré. Il faut le boire même s’il a le goût du fiel.

PHASE 2 : La prise de conscience

La seconde phase démarre sur des plaintes de « jeune homme 2 ». C’est maintenant lui qui n’en peut plus. « Tu te plains un peu trop. Tu ne me facilites pas la tâche. Et j’avoue que des fois j’ai envie de céder. Mais ça c’est quelque chose que je ne peux pas me permettre ».

Mais en réalité, quelle est la relation qui pourrait lier ces deux individus ? La question reste en suspens le long de la vidéo. On sait simplement que les deux ont un avenir commun : « pour notre avenir, je suis obligé de mettre une croix sur toi ».

Une ultime discussion s’engage alors entre les deux personnages. Il faut prêter une attention particulière aux pronoms personnels qui sont utilisés. La clé pour comprendre se trouve là. C’est « jeune homme 1 » qui engage la conversation :

  • M’éliminer ? Me jeter aux oubliettes comme si jamais je n’avais existé ?
  • Jamais IL [et non JE] ne t’oubliera. J’y veillerai personnellement. Il se souviendra toujours de toi et de TOUS LES AUTRES. De VOUS grâce à qui tout a été possible.

Après cet échange, « jeune homme 1 » abat sa dernier carte. Il capitule. Face à son impuissance dans l’argumentation, son bon sens prend le dessus : « J’ai beau me plaindre. Mais au fond je te comprends [ ] veille au moins à ce que mon sacrifice ne soit pas vain ».

La scène s’achève par un tir à bout portant sur « jeune homme 1 » et les larmes de douleur de « jeune homme 2 ». Mission accomplie !

PHASE 3 : Le départ vers le futur

La dernière scène de la vidéo est, en effet, la suite de la première scène que j’ai décrite plus haut, la scène d’introduction. Nous étions réellement dans une introspection du personnage. 

Je me suis permis de reprendre la première phrase et de la compléter avec la dernière phrase de la vidéo, pour qu’on apprécie mieux sa substance :

« J’ai rencontré la vieille dame, et on a très longuement discuté. Et au final, je n’ai retenu que l’essentiel. Et elle m’a dit, pour que ton futur soit heureux, il te faudra sacrifier ta jeunesse. Je n’ai pas hésité ».

En réalité, la vidéo nous met devant une situation que nous avons affrontée ou que nous affronterons un jour : le passage à l’âge adulte. A un moment, il faut décider. Il faut se décider.
De mon point de vue, il en ressort ceci :

  • « Jeune homme 1 » : c’est la jeunesse.
  • « Jeune homme 2 » : la raison, le libre arbitre.
  • « La vieille dame » : Bien qu’il n’y ait pas d’éléments clairs pour lever tout doute sur la question, il pourrait s’agir de la sagesse, de l’expérience.
  • « Tous les autres » : ce sont les différentes phases d’évolution d’un individu. Dans la vidéo, le jeune homme se débarrasse de la phase de jeunesse. C’est une étape douloureuse car c’est désormais une vie avec beaucoup de privations et de sacrifices, qu’il s’engage. D’où les chaudes larmes de « jeune homme 2 ».

« Jeune homme 2 » a côtoyé toutes les phases d’évolution de « jeune homme 1 » [3 : 00 – Il se souviendra toujours de toi et de tous les autres]. A chaque étape, c’est toujours lui qui a décidé. Et sur ce coup, pour ses rêves, il a décidé de « sacrifier sa jeunesse ». Evidemment, au sens propre !

Et toi, es-tu prêt(e) à sacrifier ta jeunesse ?

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